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Zola en écrivain conscient de son œuvre en train de se faire

La mise en abyme dans les Rougon-Macquart d’Émile Zola

Une œuvre démiurgique qui finit par se contenir elle-même

mercredi 20 septembre 2017, par Lionel Labosse

Nous avons consacré un article à la mise en abyme en général, et un autre à la mise en abyme au cinéma. La matière Zola étant suffisamment riche, voici un article dédiée à la mise en abyme dans les Rougon-Macquart et autres œuvres d’Émile Zola. Les cas sont variés, œuvre dans l’œuvre, tableau constituant une clé, boutique portant le nom du roman, mais tout cela culmine vers la mise en abyme de l’ensemble de la saga au chapitre V du Docteur Pascal, ce personnage étant une sorte de mise en abyme de l’auteur Émile Zola, en médecin polygraphe.

Dès La Fortune des Rougon, premier tome des Rougon-Macquart, la mise en abyme prend la forme d’un personnage qui endosse l’éthos du romancier naturaliste, le Docteur Pascal : « Pascal fixait un regard pénétrant sur la folle, sur son père, sur son oncle ; l’égoïsme du savant l’emportait ; il étudiait cette mère et ces fils, avec l’attention d’un naturaliste surprenant les métamorphoses d’un insecte. Et il songeait à ces poussées d’une famille, d’une souche qui jette des branches diverses, et dont la sève âcre charrie les mêmes germes dans les tiges les plus lointaines, différemment tordues, selon les milieux d’ombre et de soleil. Il crut entrevoir un instant, comme au milieu d’un éclair, l’avenir des Rougon-Macquart, une meute d’appétits lâchés et assouvis, dans un flamboiement d’or et de sang ».
L’Assommoir contient, au sein de la visite du Louvre du chapitre III, une mise en abyme du roman naturaliste et de sa lecture pudibonde par certains : le tableau La Kermesse de Rubens est décrit ainsi : « Les dames, quand elles eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits cris ; puis, elles se détournèrent, très rouges. Les hommes les retinrent, rigolant, cherchant les détails orduriers. — Voyez donc ! répétait Boche, ça vaut l’argent. En voilà un qui dégobille. Et celui-là, il arrose les pissenlits. Et celui-là, oh ! celui-là… Ah bien ! ils sont propres, ici ! »

La Kermesse (détail, 1635) de Pierre-Paul Rubens (1577-1640)

Au chapitre V, l’image de Gervaise plongeant les bras dans le linge sale est-elle une mise en abyme du romancier naturaliste ? « Elle n’avait aucun dégoût, habituée à l’ordure ; elle enfonçait ses bras nus et roses au milieu des chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux de vaisselle, des chaussettes mangées et pourries de sueur. »
Le chapitre X propose une nouvelle mise en abyme de la question du beau style à travers le langage de Mme Lerat. Il est question de faire de Nana une fleuriste : « — Les fleuristes, murmura Lorilleux, toutes des Marie-couche-toi-là. — Eh bien ! et moi ? reprit la grande veuve […]. Vous savez, je ne suis pas une chienne, je ne me mets pas les pattes en l’air, quand on siffle ! Mais toute la société la fit taire. — Madame Lerat ! oh ! madame Lerat ! Et on lui indiquait du coin de l’œil les deux premières communiantes qui se fourraient le nez dans leurs verres pour ne pas rire. Par convenance, les hommes eux-mêmes avaient choisi jusque-là les mots distingués. Mais madame Lerat n’accepta pas la leçon. Ce qu’elle venait de dire, elle l’avait entendu dans les meilleures sociétés. D’ailleurs, elle se flattait de savoir sa langue ; on lui faisait souvent compliment de la façon dont elle parlait de tout, même devant des enfants, sans jamais blesser la décence. » Au chapitre XIII, la scène du delirium tremens est traitée comme une mise en abyme de l’observation par un romancier naturaliste : « Un interne, un gros garçon blond et rose, en tablier blanc, tranquillement assis, prenait des notes. Le cas était curieux, l’interne ne quittait pas le malade. » Gervaise qui a pris des notes à sa façon, offre le spectacle à ceux qui ne peuvent se déplacer, façon Zola du pauvre : « elle fit Coupeau, braillant, sautant, se démanchant avec des grimaces abominables. Oui, parole d’honneur ! c’était tout à fait ça ! Alors, les autres s’épatèrent ». Gervaise retourne voir Coupeau, et c’est là encore un miroir du goût qu’on prend à la lecture du roman naturaliste : « Non, vrai, ça n’offrait rien de beau, et Gervaise, tremblante, se demandait pourquoi elle était revenue. » L’interne fait d’ailleurs son enquête sur l’hérédité, en bon naturaliste : « — Est-ce que le père de cet homme buvait ? » Coupeau mort, Gervaise continue à donner le spectacle de Coupeau à l’asile, un peu comme un livre dont on pourrait relire une page.
Dans Nana, on relève plusieurs cas intéressants de mise en abyme, que ce soit l’article du journaliste Fauchery au chapitre VII sur la « mouche d’or », qui donne l’avis moral de Zola sur son personnage ; mais aussi tout le chapitre VIII, où Nana, entichée du comique Fontan, plonge dans l’abyme de la prostitution de bas étage, le vrai sujet que Zola ne voulait pas traiter mais qu’il a comme mis en abyme dans son propre roman de la prostitution de haut vol par cette alcôve narrative ; mais encore une phrase du chapitre X où Nana évoque la « littérature immonde » qu’elle rejette. Au Bonheur des Dames peut être considéré comme une mise en abyme, si l’on considère que Zola fait de cette entreprise gigantesque l’allégorie de sa propre entreprise romanesque : le Bonheur des Dames serait Les Rougon-Macquart, tandis que les boutiques des Boudu ou de Bourras seraient les petits romans à la papa d’auteurs sans envergure. Et Mouret, le riche entrepreneur bavant devant son employé, serait Zola, l’illustre romancier bavant devant une lingère, ce qui lui arrivera six ans plus tard. Dès Thérèse Raquin, d’ailleurs, Zola avait confondu le titre du roman avec celui de la boutique éponyme. Le petit juge de La Bête humaine, Denizet, avec ses « liasses de papiers, revêtues de chemises bleues », « toute une volumineuse description de l’endroit de la voie ferrée où la victime gisait », nous semble une mise en abyme de Zola le naturaliste, qui à l’instar du juge, jouit de « l’absolu pouvoir qu’il avait sur la liberté de tous, au point de changer d’un mot un témoin en prévenu, et de procéder à son arrestation immédiate, si la fantaisie l’en prenait. » Plus loin, il est question de « sa vérité à lui, cette création de son intelligence », et c’est encore à notre avis, Zola le juge de la société. Au dernier chapitre, la métaphore est filée : « on ne tarissait pas d’éloges, dans le monde judiciaire, sur la façon dont il venait de mener à bien cette affaire compliquée et obscure : un chef-d’œuvre de fine analyse, disait-on, une reconstitution logique de la vérité, une création véritable, en un mot. » Mieux, le récit de Séverine de son meurtre et les questions de Jacques au Chapitre VIII semblent aussi une mise en abyme de la catharsis du lecteur de roman policier s’adressant à l’auteur : « Je t’en prie, dis-moi tout… Si tu savais… Dis-moi ce qu’on éprouve. » Et Le Docteur Pascal (1893) contient la mise en abyme de toute la série, dans la scène centrale du chapitre V où Pascal vide son armoire (reprise de la cabane d’Ursus de Victor Hugo ? cf. ci-dessous) devant Clotilde, et résume le contenu de ses dossiers, ce qui revient à résumer chacun des romans de la série. Il faut citer ce passage entier, une des plus remarquables mises en abyme de la littérature, qui court en un seul alinéa, sur plusieurs pages :
« Muette, elle obéissait toujours, le cœur serré d’une angoisse, à tout ce qu’elle entendait. Et les dossiers défilaient, étalaient leurs documents, retournaient s’empiler dans l’armoire.
C’étaient d’abord les origines, Adélaïde Fouque, la grande fille détraquée, la lésion nerveuse première, donnant naissance à la branche légitime, Pierre Rougon, et aux deux branches bâtardes, Ursule et Antoine Macquart, toute cette tragédie bourgeoise et sanglante, dans le cadre du coup d’État de décembre 1851, les Rougon, Pierre et Félicité, sauvant l’ordre à Plassans, éclaboussant du sang de Silvère leur fortune commençante, tandis qu’Adélaïde vieillie, la misérable Tante Dide, était enfermée aux Tulettes, comme une figure spectrale de l’expiation et de l’attente. Ensuite, la meute des appétits se trouvait lâchée, l’appétit souverain du pouvoir chez Eugène Rougon, le grand homme, l’aigle de la famille, dédaigneux, dégagé des vulgaires intérêts, aimant la force pour la force, conquérant Paris en vieilles bottes, avec les aventuriers du prochain empire, passant de la présidence du Conseil d’État à un portefeuille de ministre, fait par sa bande, toute une clientèle affamée qui le portait et le rongeait, battu un instant par une femme, la belle Clorinde, dont il avait eu l’imbécile désir, mais si vraiment fort, brûlé d’un tel besoin d’être le maître, qu’il reconquérait le pouvoir grâce à un démenti de sa vie entière, en marche pour sa royauté triomphante de vice-empereur. Chez Aristide Saccard, l’appétit se ruait aux basses jouissances, à l’argent, à la femme, au luxe, une faim dévorante qui l’avait jeté sur le pavé, dès le début de la curée chaude, dans le coup de vent de la spéculation à outrance soufflant par la ville, la trouant de tous côtés et la reconstruisant, des fortunes insolentes bâties en six mois, mangées et rebâties, une soûlerie de l’or dont l’ivresse croissante l’emportait, lui faisait, le corps de sa femme Angèle à peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille francs indispensables, en épousant Renée, puis l’amenait plus tard, au moment d’une crise pécuniaire, à tolérer l’inceste, à fermer les yeux sur les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans l’éclat flamboyant de Paris en fête. Et c’était Saccard encore, à quelques années de là, qui mettait en branle l’énorme pressoir à millions de la Banque Universelle, Saccard jamais vaincu, Saccard grandi, haussé jusqu’à l’intelligence et à la bravoure de grand financier, comprenant le rôle farouche et civilisateur de l’argent, livrant, gagnant et perdant des batailles en Bourse, comme Napoléon à Austerlitz et à Waterloo, engloutissant sous le désastre un monde de gens pitoyables, lâchant à l’inconnu du crime son fils naturel Victor, disparu, en fuite par les nuits noires, et lui-même, sous la protection impassible de l’injuste nature, aimé de l’adorable madame Caroline, sans doute en récompense de son exécrable vie. Là, un grand lis immaculé poussait dans ce terreau, Sidonie Rougon, la complaisante de son frère Saccard, l’entremetteuse aux cent métiers louches, enfantait d’un inconnu la pure et divine Angélique, la petite brodeuse aux doigts de fée qui tissait à l’or des chasubles le rêve de son prince charmant, si envolée parmi ses compagnes les saintes, si peu faite pour la dure réalité, qu’elle obtenait la grâce de mourir d’amour, le jour de son mariage, sous le premier baiser de Félicien de Hautecœur, dans le branle des cloches sonnant la gloire de ses noces royales. Le nœud des deux branches se faisait alors, la légitime et la bâtarde, Marthe Rougon épousait son cousin François Mouret, un paisible ménage lentement désuni, aboutissant aux pires catastrophes, une douce et triste femme prise, utilisée, broyée, dans la vaste machine de guerre dressée pour la conquête d’une ville, et ses trois enfants lui étaient comme arrachés, et elle laissait jusqu’à son cœur sous la rude poigne de l’abbé Faujas, et les Rougon sauvaient une seconde fois Plassans, pendant qu’elle agonisait, à la lueur de l’incendie où son mari, fou de rage amassée et de vengeance, flambait avec le prêtre. Des trois enfants, Octave Mouret était le conquérant audacieux, l’esprit net, résolu à demander aux femmes la royauté de Paris, tombé en pleine bourgeoisie gâtée, faisant là une terrible éducation sentimentale, passant du refus fantasque de l’une au mol abandon de l’autre, goûtant jusqu’à la boue les désagréments de l’adultère, resté heureusement actif, travailleur et batailleur, peu à peu dégagé, grandi quand même, hors de la basse cuisine de ce monde pourri, dont on entendait le craquement. Et Octave Mouret victorieux révolutionnait le haut commerce, tuait les petites boutiques prudentes de l’ancien négoce, plantait au milieu de Paris enfiévré le colossal palais de la tentation, éclatant de lustres, débordant de velours, de soie et de dentelles, gagnait une fortune de roi à exploiter la femme, vivait dans le mépris souriant de la femme, jusqu’au jour où une petite fille vengeresse, la très simple et très sage Denise, le domptait, le tenait à ses pieds éperdu de souffrance, tant qu’elle ne lui avait pas fait la grâce, elle si pauvre, de l’épouser, au milieu de l’apothéose de son Louvre, sous la pluie d’or battante des recettes. Restaient les deux autres enfants, Serge Mouret, Désirée Mouret, celle-ci innocente et saine comme une jeune bête heureuse, celui-là affiné et mystique, glissé à la prêtrise par un accident nerveux de sa race, et il recommençait l’aventure adamique, dans le Paradou légendaire, il renaissait pour aimer Albine, la posséder et la perdre, au sein de la grande nature complice, repris ensuite par l’Église, l’éternelle guerre à la vie, luttant pour la mort de son sexe, jetant sur le corps d’Albine morte la poignée de terre de l’officiant, à l’heure même où Désirée, la fraternelle amie des animaux, exultait de joie, parmi la fécondité chaude de sa basse-cour. Plus loin, s’ouvrait une échappée de vie douce et tragique, Hélène Mouret vivait paisible avec sa fillette Jeanne, sur les hauteurs de Passy, dominant Paris, l’océan humain sans bornes et sans fond, en face duquel se déroulait cette histoire douloureuse, le coup de passion d’Hélène pour un passant, un médecin amené la nuit, par hasard, au chevet de sa fille, la jalousie maladive de Jeanne, une jalousie d’amoureuse instinctive disputant sa mère à l’amour, si ravagée déjà de passion souffrante, qu’elle mourait de la faute, prix terrible d’une heure de désir dans toute une vie sage, pauvre chère petite morte restée seule là-haut, sous les cyprès du muet cimetière, devant l’éternel Paris. Avec Lisa Macquart commençait la branche bâtarde, fraîche et solide en elle, étalant la prospérité du ventre, lorsque, sur le seuil de sa charcuterie, en clair tablier, elle souriait aux Halles centrales, où grondait la faim d’un peuple, la bataille séculaire des Gras et des Maigres, le maigre Florent, son beau-frère, exécré, traqué par les grasses poissonnières, les grasses boutiquières, et que la grasse charcutière elle-même, d’une absolue probité, mais sans pardon, faisait arrêter comme républicain en rupture de ban, convaincue qu’elle travaillait ainsi à l’heureuse digestion de tous les honnêtes gens. De cette mère naissait la plus saine, la plus humaine des filles, Pauline Quenu, la pondérée, la raisonnable, la vierge qui savait et qui acceptait la vie, d’une telle passion dans son amour des autres, que, malgré la révolte de sa puberté féconde, elle donnait à une amie son fiancé Lazare, puis sauvait l’enfant du ménage désuni, devenait sa mère véritable, toujours sacrifiée, ruinée, triomphante et gaie, dans son coin de monotone solitude, en face de la grande mer, parmi tout un petit monde de souffrants qui hurlaient leur douleur et ne voulaient pas mourir. Et Gervaise Macquart arrivait avec ses quatre enfants, Gervaise bancale, jolie et travailleuse, que son amant Lantier jetait sur le pavé des faubourgs, où elle faisait la rencontre du zingueur Coupeau, le bon ouvrier pas noceur qu’elle épousait, si heureuse d’abord, ayant trois ouvrières dans sa boutique de blanchisseuse, coulant ensuite avec son mari à l’inévitable déchéance du milieu, lui peu à peu conquis par l’alcool, possédé jusqu’à la folie furieuse et à la mort, elle-même pervertie, devenue fainéante, achevée par le retour de Lantier, au milieu de la tranquille ignominie d’un ménage à trois, dès lors victime pitoyable de la misère complice, qui finissait de la tuer un soir, le ventre vide. Son aîné, Claude, avait le douloureux génie d’un grand peintre déséquilibré, la folie impuissante du chef-d’œuvre qu’il sentait en lui, sans que ses doigts désobéissants pussent l’en faire sortir, lutteur géant foudroyé toujours, martyr crucifié de l’œuvre, adorant la femme, sacrifiant sa femme Christine, si aimante, si aimée un instant, à la femme incréée, qu’il voyait divine et que son pinceau ne pouvait dresser dans sa nudité souveraine, passion dévorante de l’enfantement, besoin insatiable de la création, d’une détresse si affreuse, quand on ne peut le satisfaire, qu’il avait fini par se pendre. Jacques, lui, apportait le crime, la tare héréditaire qui se tournait en un appétit instinctif de sang, du sang jeune et frais coulant de la poitrine ouverte d’une femme, la première venue, la passante du trottoir, abominable mal contre lequel il luttait, qui le reprenait au cours de ses amours avec Séverine, la soumise, la sensuelle, jetée elle-même dans le frisson continu d’une tragique histoire d’assassinat, et il la poignardait un soir de crise, furieux à la vue de sa gorge blanche, et toute cette sauvagerie de la bête galopait parmi les trains filant à grande vitesse, dans le grondement de la machine qu’il montait, la machine aimée qui le broyait un jour, débridée ensuite, sans conducteur, lancée aux désastres inconnus de l’horizon. Étienne, à son tour, chassé, perdu, arrivait au pays noir par une nuit glacée de mars, descendait dans le puits vorace, aimait la triste Catherine qu’un brutal lui volait, vivait avec les mineurs leur vie morne de misère et de basse promiscuité, jusqu’au jour où la faim, soufflant la révolte, promenait au travers de la plaine rase le peuple hurlant des misérables qui voulait du pain, dans les écroulements et les incendies, sous la menace de la troupe dont les fusils partaient tout seuls, terrible convulsion annonçant la fin d’un monde, sang vengeur des Maheu qui se lèverait plus tard, Alzire morte de faim, Maheu tué d’une balle, Zacharie tué d’un coup de grisou, Catherine restée sous la terre, la Maheude survivant seule, pleurant ses morts, redescendant au fond de la mine pour gagner ses trente sous, pendant qu’Étienne, le chef battu de la bande, hanté des revendications futures, s’en allait par un tiède matin d’avril, en écoutant la sourde poussée du monde nouveau, dont la germination allait bientôt faire éclater la terre. Nana, dès lors, devenait la revanche, la fille poussée sur l’ordure sociale des faubourgs, la mouche d’or envolée des pourritures d’en bas, qu’on tolère et qu’on cache, emportant dans la vibration de ses ailes le ferment de destruction, remontant et pourrissant l’aristocratie, empoisonnant les hommes rien qu’à se poser sur eux, au fond des palais où elle entrait par les fenêtres, toute une œuvre inconsciente de ruine et de mort, la flambée stoïque de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont courant les mers de la Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, l’imbécillité satisfaite de La Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la veille de prison, une telle contagion dans l’air empesté de l’époque, qu’elle-même se décomposait et crevait de la petite vérole noire, prise au lit de mort de son fils Louiset, tandis que, sous ses fenêtres, Paris passait, ivre, frappé de la folie de la guerre, se ruant à l’écroulement de tout. Enfin, c’était Jean Macquart, l’ouvrier et le soldat redevenu paysan, aux prises avec la terre dure qui fait payer chaque grain de blé d’une goutte de sueur, en lutte surtout avec le peuple des campagnes, que l’âpre désir, la longue et rude conquête du sol brûle du besoin sans cesse irrité de la possession, les Fouan vieillis cédant leurs champs comme ils céderaient de leur chair, les Buteau exaspérés, allant jusqu’au parricide pour hâter l’héritage d’une pièce de luzerne, la Françoise têtue mourant d’un coup de faux, sans parler, sans vouloir qu’une motte sorte de la famille, tout ce drame des simples et des instinctifs à peine dégagés de la sauvagerie ancienne, toute cette salissure humaine sur la terre grande, qui seule demeure l’immortelle, la mère d’où l’on sort et où l’on retourne, elle qu’on aime jusqu’au crime, qui refait continuellement de la vie pour son but ignoré, même avec la misère et l’abomination des êtres. Et c’était Jean encore qui, devenu veuf et s’étant réengagé aux premiers bruits de guerre, apportait l’inépuisable réserve, le fonds d’éternel rajeunissement que la terre garde, Jean le plus humble, le plus ferme soldat de la suprême débâcle, roulé dans l’effroyable et fatale tempête qui, de la frontière à Sedan, en balayant l’empire, menaçait d’emporter la patrie, toujours sage, avisé, solide en son espoir, aimant d’une tendresse fraternelle son camarade Maurice, le fils détraqué de la bourgeoisie, l’holocauste destiné à l’expiation, pleurant des larmes de sang lorsque l’inexorable destin le choisissait lui-même pour abattre ce membre gâté, puis après la fin de tout, les continuelles défaites, l’affreuse guerre civile, les provinces perdues, les milliards à payer, se remettant en marche, retournant à la terre qui l’attendait, à la grande et rude besogne de toute une France à refaire. »

Plus simple, dans Une Page d’amour, la pièce de Musset Un Caprice est mise en abyme, puisque la femme adultère répète cette pièce, dont une citation est faite, qui cadre avec la situation du roman de Zola. Dans La Joie de vivre (1884), la façon dont Pauline, vierge, se dévoue pour insuffler grâce à ses connaissances toutes livresques, la vie à l’enfant de Louise, qui sans elle serait mort-né, peut être lue comme une mise en abyme de l’activité de l’écrivain qui sans expérience, donne vie à des scènes plus réelles que la vie même : « Sous sa gorge, il lui semblait entendre se régler les battements du cœur. Et sa bouche ne quitta plus la petite bouche, elle partageait, elle vivait avec le petit être, ils n’avaient plus à eux deux qu’une haleine, dans ce miracle de résurrection, une haleine lente, prolongée, qui allait de l’un à l’autre comme une âme commune. Des glaires, des mucosités lui souillaient les lèvres, mais sa joie de l’avoir sauvé emportait son dégoût : elle aspirait maintenant une âpreté chaude de vie, qui la grisait. Quand il cria enfin, d’un faible cri plaintif, elle tomba assise devant le fauteuil, remuée jusqu’au ventre. » N’est-ce pas l’allégorie de Zola au travail écrivant une scène « réaliste » ? Dans L’Œuvre (1886), Zola se met en scène sous l’avatar de Pierre Sandoz, l’ami du peintre Claude Lantier, à qui il expose dans le chapitre VI, son projet, non pas tel qu’il le projetait à 28 ans, mais tel qu’il l’avait déjà plus qu’à moitié réalisé : « Je vais prendre une famille, et j’en étudierai les membres, un à un, d’où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres ; enfin, une humanité en petit, la façon dont l’humanité pousse et se comporte… D’autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d’histoire… Hein ? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s’ils ne m’écrasent pas ! » Dans La Débâcle, on a reproché à juste titre à Zola de faire parler ses soldats sur le champ de bataille comme des chercheurs en histoire qui auraient lu tout ce qui s’est écrit dans les années suivant la guerre. Il s’arrange notamment pour que son intellectuel engagé, Maurice, qui est soit sorte de mise en abyme du narrateur omniscient, grâce à sa lecture critique des journaux, et à de nombreuses rencontres fortuites autant que téléphonées, grâce auxquelles, avec une science consommée de la maïeutique, il obtient des informations qu’il recoupe, ce qui est exactement la technique zolienne ! Mieux, dans la 2e partie, qui est la bataille de Sedan, le bourgeois Delaherche, avec le courage des lâches, parcourt la campagne de Sedan où il nous permet de rencontrer les acteurs, y compris l’empereur à la façon d’une caméra d’action, puis depuis le grenier de sa maison il retrouve une « lunette d’approche » avec laquelle il observe le champ de bataille en isolant tout ce qui nous intéresse, et cette loupe constitue une mise en abyme de la technique du récit naturaliste, puisque c’est exactement ce que fait Zola dans cette partie où dans chaque chapitre, il braque sa lunette sur tel ou tel point du champ de bataille.

Lionel Labosse


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