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Gros-culs, doigts coupés et petites pépées, pour les 3e.

Déchaîné, d’Ally Kennen

Gallimard, Scripto, 2007, 352 p., 13 €.

samedi 4 octobre 2008, par Lionel Labosse

Déchaîné est un roman très anglais, d’une écriture efficace, moderne, sans fioritures. On ne s’ennuie pas un instant aux aventures de ces ados délinquants hâbleurs et puceaux, qui trouvent plus facile de voler et de conduire un quinze tonnes que d’embrasser une fille. On s’étonne de leur séjour invraisemblable dans une prison où pas un instant ne les titille quelque embryon de fantasme non hétérosexuel, et on s’accroche au suspense haletant engendré par le mystère qui entoure Lenny, le meurtrier innocenté qui retourne dans la ville où il a souffert dans sa jeunesse. La longue scène finale de course-poursuite sur une grue dans un chantier en pleine nuit est brillante. Ceci étant dit, nous focaliserons notre attention pour le Collectif HomoEdu sur la place ambiguë de l’homophobie en filigrane de ces aventures.

Résumé

Charlie, 15 ans, déconne avec ses potes un peu déjantés, limite délinquants. En jouant au con, il se fait couper une phalange par Démon (alias Simon), limite psychopathe, lequel conserve le bout coupé dans un bocal. Charlie a l’idée saugrenue d’écrire, via une association, à un détenu d’une prison étasunienne, dans le couloir de la mort, en se faisant passer pour sa mère : « Je ne voulais pas écrire à une femme. Je voulais un vrai tueur et, de préférence, un qui avait dégommé des observateurs innocents avec une mitraillette, à la Rambo » (p. 21) [1]. En l’occurrence, le type, un dénommé Lenny Sherry, est un britannique accusé d’avoir noyé un adolescent pendant un séjour aux États-Unis. Charlie profite de ces lettres pour régler ses comptes avec sa mère et sa grand-mère, qui se chamaillent à longueur de journée. Sa mère a vécu des années difficiles, et se cherche un homme, au grand dam de la grand-mère castratrice — mais à bon fond — propriétaire de la maison familiale. Charlie vole un semi-remorque avec son pote Démon, puis se fait gauler et passe quelques jours dans une prison pour jeunes, où il se fait mater par des gardiens qui ne sont pas des tendres. Démon le rejoint, qui fait le malin un temps, avant de se faire mater à son tour. Sur ces entrefaites, Lenny est libéré de prison au bénéfice du doute, et rentre en Angleterre, mais il se trouve qu’il est originaire de la même ville. Il drague la mère de Charlie, et lui écrit en prison. Charlie est mal à l’aise, d’autant que Lenny se mêle de ce qui ne le regarde pas. Il se dispute avec Démon, et celui-ci disparaît mystérieusement ; Charlie est donc en passe d’être arrêté à nouveau. Lexi, la sœur de Démon dont Charlie est amoureux, découvre que Lenny fréquentait son propre père — un voyou — lorsqu’il était adolescent, ainsi que le père de Charlie. Il s’avère que Lenny a un sacré compte à régler. Il a cru que Charlie ne l’avait pas joint par hasard dans sa prison. Lexi découvre que les lettres de Lenny étaient codées et contenaient des menaces…

Mon avis

Charlie se pose assez souvent des questions du type : « Je lui ai plu à travers ce que j’écris. Est-ce que ça fait de moi un homo ? » (p. 31) ; en prison, il suffit qu’il se sache qu’il a reçu une lettre d’un homme (Lenny) pour qu’à une remarque anodine, il craigne le pire : « Si les gens d’ici me croient homo, je suis foutu » (p. 125). Les remarques homophobes abondent : il ferait « bander un flic » (p. 151) ; il voudrait être steward, mais « c’est un peu un boulot de tapette pour un mec » (p. 215) ; Démon se demande si Lenny ne serait « pas pédé au moins » (p. 307), et raisonne de façon bien bourrine pour un puceau de 15 ans : « Je pourrais pas plaire à un pédophile de toute façon. J’ai une allure de mec. Et s’il est pédé, j’aurai qu’à lui en foutre une, pas de problème » (p. 307). Par contre, à part ces allusions, il semble que l’inconscient de tous les personnages, y compris Lenny, soit à 100 % hétérosexuel ; c’est ce qui amuse et agace dans ce roman bien dans la veine britannique ultra-straight que nous avons déjà pointée à maintes reprises [2]. De plus, s’il se comporte en délinquant invétéré, Charlie est un puceau désarmant : il regrette son doigt coupé, parce que : « une infirmière sexy me l’aurait recousu » (p. 178). L’ambiguïté de son personnage semble parfois échapper à l’auteure ; ainsi lorsque, s’introduisant par effraction dans le pavillon de la famille de Démon et surpris par le retour du père Juby, il se trompe et se réfugie dans le lit de celui-ci, qui vient faire une sieste heureusement sans défaire la couette. Il est alors coincé, et pris par une envie de péter et de pisser, envies récurrentes avec le thème de la défécation et de la constipation, qui ne tromperont pas des lecteurs adultes comme signes d’un refoulement d’une homosexualité latente qui affleure à toutes les pages du roman.
Ce n’est que dans les toutes dernières pages que le roman se rachète à nos yeux — bien artificiellement — en expliquant que Lenny ado, a été le bouc émissaire de sa classe, qu’on lui « avait fait quelque chose de vraiment terrible » (p. 346), et qu’il voulait se venger de Juby et du père de Charlie à travers ses enfants. Fort bien, mais pourquoi larguer ça au dernier moment, comme un ajout commandé par l’éditeur ?

On me pardonnera une longue citation, mais ce roman m’a semblé une illustration parfaite des déclarations de Serge Hefez dans un article du Monde daté du 30 septembre 2008, intitulé « Ce qui rend les enfants homophobes » :
À la différence d’autres discriminations comme le racisme ou l’antisémitisme, l’homophobie est un sentiment complexe qui renvoie à la construction de l’identité sexuelle. « Au départ, les nourrissons baignent dans un état de neutralité et de bisexualité psychique, explique Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste. Ils sont imprégnés d’éléments féminins et masculins. Ce n’est que petit à petit, au prix d’un cheminement difficile, qu’ils vont se reconnaître dans une identité sexuée. »
Progressivement, le petit garçon va se construire dans un rejet du féminin. Il intègre les éléments définis comme masculins, à savoir ce qui est pénétrant, actif, dominant, par opposition à ce qui est pénétré, doux, passif. La société va accentuer ce phénomène en rangeant petites filles et petits garçons selon des stéréotypes souvent caricaturaux. « Tout ce travail aboutit, chez les petits garçons, à une méfiance, une terreur pour ce qui est de l’ordre de la passivité et de la pénétration », poursuit le psychiatre. Du coup, les garçons aux comportements féminins peuvent susciter un rejet de la part de leurs camarades en ce qu’ils contrecarrent la construction difficile de leur identité sexuelle.
Ces angoisses, qui s’apaisent pendant la phase de latence entre 6 ans et la puberté, vont ressurgir plus ou moins violemment au moment de l’adolescence. Il ne s’agit plus de construire son identité, mais son orientation sexuelle. « À cette période, l’homophobie peut devenir centrale », remarque Serge Hefez, les garçons ne supportant pas, chez les autres, ce qui peut mettre en danger leur construction identitaire. »

Nous, adultes, arrivons à lire le non dit de l’histoire entre les lignes, mais n’est-il pas à craindre que des lecteurs ados ne prennent au pied de la lettre l’homophobie latente des personnages ? Un livre à accompagner d’un débat ou d’une discussion. Il n’en reste pas moins que voici un roman au suspense haletant, qui n’ennuie pas une seule seconde au fil de ses 350 pages.

- Lire Le voyage clandestin, de Loïc Barrière, un roman qui a des points communs avec celui-ci — ado qui se fait passer pour sa mère pour écrire à un homme ; prison — mais avec une thématique altersexuelle plus développée, ainsi que Alexis, Alexia…, d’Achmy Halley.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site d’Ally Kennen


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