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Marginalité, solidarité, pour les 6e/ 5e.

L’Envers du décor, de Gudule

Livre de Poche Jeunesse, 181 p, 1996, 4,27 €.

mardi 24 avril 2007, par Lionel Labosse

Le squat qui constitue « l’envers du décor » est un anti-panel de télé-réalité : aux côtés de Laurence, alias Ohoo, vivent toutes les nationalités, des familles nombreuses, Popol, un « mongolien » qui a inventé le surnom de Laurence, des immigrés célibataires, un couple de clochards, un couple homosexuel. Seuls les dealers ne sont pas les bienvenus, mais le sida n’est pas loin. Un roman pour révéler la dignité de ceux qu’on n’ose pas toujours voir, les marginaux qui servent de père Fouettard des temps modernes : voilà ce qui va t’arriver si tu ne travailles pas !

Résumé

Suite à un divorce et au chômage, Félix et sa maman Maud se retrouvent sans domicile, hébergés dans un foyer d’urgence qu’ils doivent quitter pendant la journée. La classe de 5e de Félix fait une sortie scolaire à Téléprod, studio de production de télé-réalité. Félix s’égare, et se retrouve dans des studios déserts reconstituant de faux appartements. Il est ému aux larmes en retrouvant le décor de son émission favorite, une chambre que sa maman avait reproduite à l’identique pour son anniversaire. C’était avant, du temps du bonheur. Félix est oublié, et le soir, Ohoo, alias Laurence, ancienne « star » d’une de ces émissions devenue femme de ménage, le prend en charge. Elle l’amène dans le squat qu’elle occupe, en compagnie de nombreuses familles, un anti-panel de télé-réalité : toutes les nationalités, des familles nombreuses, Popol, un « mongolien » qui a inventé le surnom de Laurence (p. 58), des célibataires, un couple homosexuel (p. 77). Seuls les dealers ne sont pas les bienvenus, même si les frères de Popol viennent parfois souffler deux ou trois nuits chez lui, qui les fait profiter de sa pension (ils n’ont pas 25 ans, et ne peuvent toucher le R.M.I.). Ohoo vit avec un rat, Rodolphe, et elle refuse les avances de son ancien ami, Manu, lui aussi ancien de l’émission de T.V., devenu junkie, et dont elle craint qu’il n’ait le sida. Quand, sur proposition du Principal du collège, Maud décide de confier Félix à la DDASS, celui-ci fugue dans le métro, laissant un mot griffonné : « Je ne veus pas allé à l’adasse » (p. 102). On le retrouve, et Félix doit se passer d’école, plus question de s’en séparer. Les squatters sont délogés sans sommation à la reprise des travaux, puis logés dans des tentes, ce qui suscite une compassion médiatique…

Mon avis

Un beau roman au style pathétique. Gudule n’a utilisé que le présent et le passé composé, pour faire ressentir cette situation d’urgence où les événements ne peuvent pas se ranger sagement dans un passé trop simple. La narration au présent est d’ailleurs un trait caractéristique de l’œuvre de Gudule. On apprécie les métaphores : « Quand elles se retrouvent en milieu hostile, les bêtes sauvages friment. […] Elles se hérissent, gonflent leur jabot, font les importantes, même si au fond d’elles c’est la mégatrouille » (p. 18) ; « Certaines boutures vivaces font des racines en quelques heures. Mais si on les déterre pour les replanter ailleurs, elles meurent aussitôt » (p. 106). Les paroles de chansons en français, en wolof ; quelques mots d’arabe du Liban et les fautes d’orthographe de Félix constituent la polyphonie de cet « envers du décor ». Comme le dit Ohoo : « Tous les marginaux ne sont pas des crapules, merde ! » (p. 102). Le sida se profile en toile de fond, que ce soit la « petite junk en phase finale de sida » (p. 52), ou les propos du principal qui confond tout dans sa compassion pour son élève : « les squats sont un repaire de délinquants, de toxicomanes, de sidéens, d’alcooliques, de marginaux sans foi ni loi… » (p. 86). Un étui de préservatif et une seringue neuve jetée dans les toilettes en signe de renoncement symbolisent le retour de l’espoir, et concluent le récit, avec une préface de l’Abbé Pierre et un texte de sa fondation pour le logement des défavorisés.

- Suite à cette critique, Gudule nous a révélé l’envers du décor de L’envers du décor !
- Votre critique de L’Envers du décor me touche d’autant plus que ce livre a énormément compté pour moi, à l’époque. L’enquête préalable que j’ai menée dans les milieux défavorisés et auprès des organismes caritatifs m’a, je peux le dire, démolie, au point que j’ai longuement hésité à l’écrire. Mettre mes héros — pour lesquels j’éprouvais l’attachement que l’on devine — dans cette situation de détresse et d’incompréhension absolue, me semblait au-dessus de mes forces. En fait, c’est une visite aux studios de AB production (responsable, entre autres, du consternant Hélène et les garçons) qui m’a lancée dans l’aventure, presque malgré moi. Convoquée par le directeur de cette boîte qui voulait me confier la novélisation d’une de ses séries (puisque, à l’époque, je faisais l’Instit), j’ai refusé mais lui ai demandé, par simple curiosité, à pouvoir visiter les studios, ce qu’il m’a accordé bien volontiers. Je suis donc descendue dans l’entrepôt que je décris dans le livre, avec mon petit Félix dans la tête. Il y a trouvé tout naturellement sa place, et en rentrant chez moi, je me suis mise à l’ouvrage. À signaler, aussi, que le personnage de Ohoo m’a été inspiré par ma fille, à qui j’avais joué le mauvais tour de la prendre comme modèle pour la « Mélanie » de La vie à reculons, ce qui ne lui avait pas plu du tout. En Ohoo, par contre, elle s’est beaucoup aimée. D’autant que son copain de l’époque se nommait Manu... Voilà la petite histoire de ce livre.

- Lire l’entrevue de Gudule et ses autres romans : Le bouc émissaire (L’Instit), Aimer par cœur (L’Instit), Étrangère au paradis, L’amour en chaussettes, La vie à reculons, Le chant des Lunes, Le bal des ombres, et la série autobiographique de La vie en Rose, Soleil Rose et La Rose et l’Olivier. Pour les adultes avertis et potaches, voir aussi La Ménopause des Fées. Gudule a également écrit la préface de mon roman Karim & Julien paru en mars 2007.

- On retrouvera le thème des sans-abri dans le roman de Marie-Aude Murail, Vive la République !.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site officiel de Gudule


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