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« Livre à mettre entre toutes les mains ». Niveau lycées

Le Rêve, d’Émile Zola

La Pléiade, 1888 (édition de 1966).

mercredi 21 juin 2017, par Lionel Labosse

Pour ce roman, j’ai utilisé l’édition Pléiade ainsi que l’édition Folio, dont la préface est une des cinq qu’Henri Mitterand s’est réservées sur les vingt volumes. Elle date de 1986, et présente un point de vue légèrement amélioré par rapport à l’appréciation sévère de l’édition Pléiade. Mitterand y insiste d’emblée sur la mode du préraphaélisme, qui selon lui explique ce raté dans la saga. L’influence de Huysmans et de À Rebours (1884) est patente, lui qui avait écrit à Zola en 1884 : « Si l’on n’est pas pessimiste, il n’y a qu’à être chrétien ou anarchiste ». Il faut lire ce roman comme une critique de la religion : « il suffira pour cela de la décrire comme un fait de nature , explicable par les mécanismes combinés de l’hérédité, du milieu et de l’éducation. » Cela ne l’empêche pas de pointer un « rococo » qui « ne connaît plus de mesure » (p. 16). « Le « coco » subsiste cependant. Zola a beau sentir qu’il a posé les figures d’un vitrail naïf, et non point les personnages d’un roman vigoureux, dans son style habituel, il est trop tard. Emporté par le vent de piété qui souffle sur le livre, il renforce le rôle du miracle au lieu de le diminuer. » (p. 17). Nous ferons donc le service minimum pour ce Rougon-Macquart à l’économie, le plus bref et le moins intéressant des vingt volumes de la série.

- aller à la fin de l’article
- Genèse
- Réception de l’œuvre
- La petite orpheline
- Le prince charmant et la jolie brodeuse
- Et le rêve devint réalité, puis la réalité devint rêve


Le Rêve est un roman sans préhistoire, qui semble improvisé après La Terre, selon les détracteurs de Zola, dans le but « de se ménager des sympathies, ou du moins de neutraliser des oppositions, parmi les membres de l’Académie française », ce que nia Zola, de façon souvent contradictoire comme le prouvent des extraits de lettres : « Depuis des années, j’avais le projet de donner un pendant à La Faute de l’abbé Mouret, pour que ce livre ne se trouvât pas isolé dans la série. Une case était réservée pour une étude de l’au-delà. Tout cela marche de front, dans ma tête, et il m’est difficile de préciser des époques. Les idées restent vagues, jusqu’à la minute de l’exécution. Mais soyez certain que rien n’est imprévu » (Pléiade, p. 1621). Et pourtant, nulle trace d’Angélique dans l’arbre généalogique publié dans Une Page d’amour. Mitterand remarque que Zola a le souci d’alterner dans ses Rougon-Macquart des « temps forts », et des « œuvres au dessein moins ample ». Le dossier de l’œuvre révèle des atermoiements inhabituels : Zola hésite, et modifie son ébauche au fil de la documentation, revient en arrière entre un personnage évêque aristocrate et un personnage simplement aristocrate mais pas évêque. La rédaction s’étale entre le 5 janvier et le 15 août 1888. Le roman paraît dans la Revue illustrée du 1er avril au 15 octobre, par chapitres entiers ; nouveauté, car c’est une publication bimensuelle qui convenait à Zola (« Depuis longtemps, je veux tenter ce mode de publication, car le dépeçage en feuilletons, dans les journaux quotidiens, fait le plus grand tort à mes livres ».) Une seconde publication en feuilleton a lieu dans La Vie populaire, du 2 décembre 1888 au 20 janvier 1889. Charpentier le publie en volume dès 1888. Pour cette 1re édition en volume, les illustrations de Pierre Georges Jeanniot sont gravées sur bois par Florian, puis d’autres illustrateurs travaillent aux éditions successives. On trouvera une étude des différentes éditions illustrées de ce roman sur le site de Gallica. Je n’en ai retrouvé qu’une seule sur Internet, que j’ai volée sans scrupules. Je rêve de voir celle de Ste Agnès couverte par ses cheveux, qui figure en vignette sur le dossier de Gallica. Avis au bibliozolaphiles !
Mitterand, plus indulgent que dans l’édition Pléiade, veut voir dans Le Rêve un « conte bleu », sur le modèle de Jean Valjean, Cosette et Marius de Victor Hugo ; une « réécriture et commentaire de la vie des saints au cœur des Rougon-Macquart, histoire douloureuse et triomphante d’une jeune fille qui, à l’époque de Charcot, de l’art nouveau, et de Bernadette de Lourdes, s’est prise pour sainte Agnès et en est morte, Le Rêve témoigne pour une fin de siècle dont les boussoles intellectuelles s’affolent peu à peu. » L’édition Pléiade nous apprend qu’un « drame lyrique » est tiré du Rêve en 1891, avec « un livret de Louis Gallet, et une musique d’Alfred Bruneau ». Zola en dit ceci : « Il s’agit d’un drame lyrique à cinq personnages, d’une forme toute nouvelle en France, sans chœurs, sans duos, logique et très simple, dont l’effet sera, je l’espère, très grand. » On trouvera dans cet article une analyse de cette musique, réutilisée pour le film parlant de Jacques de Baroncelli réalisé en 1931, après une première version muette dix ans auparavant. Ce seront les deux seules adaptations de ce roman, et on comprend pourquoi. Voici une caricature de Zola, travesti en maîtresse d’école pour jeunes filles, lisant Le Rêve (en allemand : Der Traum), à retrouver dans le dossier de Gallica sur le roman.

Caricature de Zola, travesti en maîtresse d’école.
Zola lisant Le Rêve (en allemand : Der Traum)


En réaction à la mode spiritualiste incarnée dans les œuvres de Huysmans et dans le préraphaélisme, le dessein de Zola serait donc de demeurer naturaliste tout en cédant à la mode du regain de religiosité, de « répondre, non point tant en niant la pérennité du fait religieux, comme le faisaient Littré ou Renan, qu’en détruisant son mystère. Il suffisait pour cela de le décrire comme un fait de nature, explicable par le mécanisme des lois naturelles de l’hérédité, de l’éducation, et du milieu. » Zola définit encore mieux son projet en tête de son plan : « Livre à mettre entre toutes les mains. Pureté parfaite dans la forme élancée. Psychologie, lutte du milieu et de l’éducation contre l’hérédité. L’envolée, l’au-delà, l’inconnu, le rêve. La vie telle qu’elle n’est pas, tous bons, honnêtes, heureux. » Mitterand qualifie Le Rêve d’« exercice imparfait de méthode et de style » (p. 1624), et ajoute : « On est confondu de voir l’auteur de Germinal persévérer dans un tel sujet, et le conduire jusqu’à son terme, après avoir imaginé les situations les plus stupéfiantes » (p. 1631), puis : « C’est aussi la fin la plus étrangement invraisemblable de tous les romans de Zola » (p. 1636) ; « Il faut bien avouer que ce roman, cousu de pièces empruntées à des auteurs aussi divers que Jacques de Voragine, Viollet-le-Duc, Pierre Larousse, et la Direction de l’Assistance Publique, n’ajoute rien à la gloire littéraire d’Émile Zola. On dirait que l’écrivain l’a composé sans s’attacher vraiment au sujet : œuvre de routine, écrite dans un style de routine. »
La Terre étant achevé le 18 août 1887, Zola se livre à « une vie de fainéantise » selon ses propres mots, et ne se remet à écrire que début novembre, délai inhabituel pour ce bourreau de travail. Il réalisa d’abord une ébauche d’une longueur inhabituelle, tout en demandant par courrier à son ami Henri Céard divers documents. Mitterand exhume quelques perles de cette ébauche, des éléments qui furent abandonnés, mais terriblement révélateurs de l’état d’esprit du maître, quelques mois avant qu’il ne se livre au démon de midi avec Jeanne Rozerot : « Un homme de quarante ans, n’ayant pas aimé, jusque-là dans la science, et qui se prend d’une passion pour une enfant de seize ans. Celle-ci l’aimant ou croyant l’aimer, tout l’éveil ; et puis, prise pour un jeune homme, parent du quadragénaire et la jeunesse avec la jeunesse. Les souffrances du quadragénaire et à la fin il cède, il donne la jeune fille au jeune homme » […] « Moi, le travail, la littérature qui a mangé ma vie, et le bouleversement, la crise, le besoin d’être aimé, tout cela à étudier psychologiquement » (p. 1626). Le roman définitif se dégage peu à peu, avec l’idée de l’évêque veuf, ce qui vaut renoncement à l’idée précédente, qui ne demeurera qu’en filigrane : « Et là, il faut que ce soit l’évêque en personne qui vienne lui donner son fils, la demander en mariage. C’est le rêve le plus haut accompli. » Le synopsis tourne autour de thèmes rebattus dans les volumes précédents, que ce soit les amours de Miette et Silvère dans le terrain vague de La Conquête de Plassans, les charités de Pauline dans La Joie de vivre, ou bien celles de Denise dans Au Bonheur des Dames, sans oublier le Paradou de La Faute de l’abbé Mouret. Le jeune premier est nunuche en diable : « Il a coûté la vie à sa mère, enfant de la passion. Puceau, en extase devant la vie, gourmand d’y mordre », et le portrait de la jeune première nous révèle combien Zola fantasmait sur ses jeunes héroïnes : « Une passionnée chaste. Blonde dorée, avec des yeux couleur de violette. Le visage un peu allongé, très délicat et très pur. Les yeux grands avec des sourcils et des cils plus foncés que les cheveux. Très petites dents que les lèvres rose pâle découvrent ». Ben tiens ! Le lien avec les Rougon-Macquart ne tient qu’à un fil, quelques lignes dans le roman, et une ligne dans l’ébauche : « Il faudrait donc imaginer que le mari de Sidonie, M. Touche est mort, et non disparu. C’est un mot à changer dans La Curée. Alors elle a eu une enfant, sans la vouloir, sans trop savoir comment, et pour s’en débarrasser, l’a mise aux Enfants-Assistés à Paris ». Une fois torché ce plan, voici le rôle de la documentation selon Mitterand : « il restait à en faire admettre les invraisemblances, en les noyant dans un décor qui pût en même temps les dissimuler et les justifier. Il fallait donner au « rêve » d’Angélique le « milieu » qui le rendrait plausible. Ainsi s’explique le bric-à-brac médiéval, technique, hagiographique et liturgique qui compose la documentation » (p. 1642). Zola dessine un plan du château correspondant à une étape finalement abandonnée de son scénario, puis un plan du centre-ville, autour de la cathédrale. On est étonné d’apprendre que c’est Huysmans himself, travaillant de son côté sur Là-bas, qui communiqua tardivement à Zola ses exemplaires de La Légende dorée (fin octobre 1887), qui furent si déterminants dans l’état final de l’œuvre ! Selon les propos de Mitterand, cela renforce « le poids des thèmes mystiques », mais « Il fallait ou bien abandonner, ou bien continuer dans ce sens, fuir en avant dans un romanesque sans brides, éloigner tout souci de vraisemblance au profit de l’harmonie générale du récit » (p. 1645).

La réception de l’œuvre n’est pas dithyrambique. Comme à son habitude, Edmond de Goncourt bougonne, et bougonne dans la presse ! Il se trouve que Zola avait reçu la croix de chevalier de la Légion d’honneur le 14 juillet 1888, et s’était déclaré intéressé par l’Académie française, d’où un article du Gaulois : « Je vois avec peine M. Zola me quitter brusquement et abandonner, je ne dirai pas renier, ses convictions d’autrefois. Croit-il que cette double consécration de la croix et de l’Académie est nécessaire à son talent et à sa renommée ? Il le dit : moi, je trouve que cela l’amoindrit, en tant que littérateur. » Les vraies critiques du roman débusquent les contradictions entre la théorie naturaliste et la réalisation : « Il n’est guère d’écrivain dont les œuvres soient mieux en désaccord avec les théories. Pourtant la contradiction s’explique logiquement. Ce qu’admirait avec l’enthousiasme de la foi M. Zola dans les expériences de Claude Bernard, n’était-ce pas bien moins leur précision et leur certitude, que les vastes perspectives qu’elles ouvraient à l’imagination ? » (La Paix, 23 oct. 1888). Henri Chantavoine dans Le Journal des Débats est sévère pour le style Zola : « Zola me paraît être un romantique éperdu et un descriptif artificieux. Reste l’écrivain. Ici encore il faut distinguer et voir de près. M. Zola est un coloriste, ajoutons : un grand coloriste, s’il vous plaît, c’est indiscutable ; il a trop écrit pour ne pas savoir son métier, et il le sait. Mais l’homme de métier, le brodeur de phrases, m’apparaît à chaque ligne et me fatigue ou me révolte quelquefois. Je veux bien apprécier son savoir-faire, et son tour de main ; je voudrais seulement qu’il en fît un usage plus sobre, qu’il se contentât de dire simplement les choses simples, qu’il eût des adjectifs moins prétentieux, que même, en certains cas, il n’en eût pas du tout, et qu’il se servit d’une encre ordinaire au lieu de cette encre polychrome et souvent épaisse qui charge sa plume. Des mots, des mots ! et pour ne pas dire grand-chose, ce qui est pis. À la fin du livre, c’est une fatigue des yeux et de l’ouïe, épuisés par ce continuel papillotement et cette incessante mélopée. Ouvrez Le Rêve au hasard et traduisez en prose courante ce que vous lirez ; vous verrez que la faculté grossissante de M. Zola s’exerce sur les vocables comme sur les sentiments et les personnages, et que vous êtes à cent lieues du simple et du vrai ». Anatole France se gausse avec talent : « Et, s’il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme inimitable, et l’on ne saurait plaire, si l’on n’est plus soi-même. Quand il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. » Jules Lemaître lit entre les lignes pour la Revue bleue : « Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique ! L’auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage, c’est parce qu’elle brode des chasubles et qu’elle vit à l’ombre d’une vieille cathédrale, mais que, dans d’autres conditions, elle eût pu aussi bien être Nana. C’est donc dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses racines et le mysticisme d’Angélique n’est qu’une forme accidentelle de la névrose Macquart. » Zola se trouve donc bien dans l’air du temps de l’art au tournant des années 1880, comme en témoigne ce tableau de Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898) intitulé Le Rêve (1883) ; tableau qu’on a pu retrouver en 2017 dans le cadre de l’exposition du Musée d’Orsay intitulée « Au-delà des étoiles. Le paysage mystique », dont le thème et la période d’élection correspondent parfaitement au ton du Rêve.

Le Rêve (1883), Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)

La petite orpheline

Le titre mérite explication, et le dossier la fournit : « Dans ma série, je ne puis admettre l’au-delà, l’inconnu que comme un effet de forces qui sont en nous dans la matière et que nous ne connaissons pas, simplement. Il faudrait donc montrer comment Angélique, avec ses désirs ignorés, son imagination nourrie de légendes, sa puberté s’épanouissant dans l’ignorance et dans le rêve, crée elle-même le milieu, l’au-delà, l’invisible, qui agit ensuite sur elle-même, par un effet de retour ».
Le début est édifiant : l’enfant abandonnée en plein hiver, évoque la légende – très zolienne – de Sainte-Agnès que la fillette transie déchiffre dans les sculptures du porche de la cathédrale, parmi d’autres saintes dont de nombreuses « vierges » : « ses cheveux qui s’allongèrent et la vêtirent, lorsque le gouverneur, dont elle refusait le fils, l’envoya nue aux mauvais lieux » […] « Agathe, les mamelles tordues et arrachées, Christine, torturée par son père, et qui lui jeta de sa chair au visage, Cécile, qui fut aimée d’un ange. Au-dessus d’elles, des vierges encore, trois rangs serrés de vierges montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d’une floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisées, broyées dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chérubins, ravies d’extase au milieu de la cour céleste. »
Les parents d’adoption, Hubert & Hubertine, constituent un couple de conte (autant que l’héroïne que le roué conteur n’hésite pas à nommer « Angélique »), unis par une passion de jeunesse qui leur a valu d’être maudits par leurs parents et de souffrir de la culpabilité d’avoir perdu leur seul enfant et de ne jamais avoir pu en faire un autre. Zola semble s’amuser du contraste entre la multiplication des Hubert et l’impossibilité d’en faire un nouveau : « Il y avait quatre cents ans que la lignée des Hubert, brodeurs de père en fils, habitait cette maison. Un maître chasublier l’avait fait construire sous Louis XI, un autre, réparer sous Louis XIV ; et l’Hubert actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. À vingt ans, il avait aimé une jeune fille de seize ans, Hubertine, d’une telle passion, que, sur le refus de la mère, veuve d’un magistrat, il l’avait enlevée, puis épousée. Elle était d’une beauté merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au lit de mort de sa mère, celle-ci la déshérita et la maudit, si bien que l’enfant, né le même soir, mourut. Et, depuis, au cimetière, dans son cercueil, l’entêtée bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le ménage n’avait plus eu d’enfant, malgré son ardent désir. Après vingt-quatre années, ils pleuraient encore celui qu’ils avaient perdu, ils désespéraient maintenant de jamais fléchir la morte. » […] « Leur désir unique était cet enfant du pardon, il vivait aux pieds de sa femme, dans un culte, une de ces passions conjugales, ardentes et chastes comme de continuelles fiançailles. Si, devant l’apprentie, il ne la baisait pas même sur les cheveux, il n’entrait dans leur chambre, après vingt années de ménage, que troublé d’une émotion de jeune mari, au soir des noces. »
Angélique est recueillie, et Hubertine s’occupe de l’instruction d’Angélique, à l’instar de la tante de Pauline dans La Joie de vivre : « Hubertine s’était chargée de compléter l’instruction d’Angélique. D’ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. […] Angélique ne se passionna guère que pour la lecture ; malgré les dictées, tirées d’un choix classique, elle n’arriva jamais à orthographier correctement une page ». Angélique découvre avec ravissement « un exemplaire très ancien de La Légende dorée, de Jacques de Voragine. Cette traduction française, datée de 1549, avait dû être achetée jadis par quelque maître chasublier, pour les images, pleines de renseignements utiles sur les saints. » Mitterand reproduit très fidèlement le titre et la description de cette prétendue édition de 1549, pourtant introuvable actuellement sur le site Gallica, et qui semble donc une invention de Zola à partir de l’édition Brunet de 1843 qu’il a consultée. Mitterand prend Zola en flagrant délit de censure quand il recopie des passages : « Ung chat noir, plus grant que ung chien, les yeulx gros et flamboyants, la langue longue jusques au nombril large et sanglante, la queue torse et levée en hault en demonstrant son derrière, duquel il yssoit horrible punaisie », alors que selon Mitterand, la Légende dorée portait : « son cul » ! Mais Mitterand prétend qu’il s’agit du texte de l’édition de 1549 (note de la p. 1669) ! En tout cas le résumé fourni par Zola de la Légende est amusant : « Et la souffrance ne compte pas, les saints restent pleins de mépris, ont une hâte, une allégresse à souffrir davantage. Un continuel miracle d’ailleurs les protège, ils fatiguent les bourreaux. Jean boit du poison et n’en est pas incommodé. Sébastien sourit, hérissé de flèches. D’autres fois, les flèches restent suspendues en l’air, à droite et à gauche du martyr ; ou, lancées par l’archer, elles reviennent sur elles-mêmes et lui crèvent les yeux. Ils boivent le plomb fondu comme de l’eau glacée. Des lions se prosternent et lèchent leurs mains, ainsi que des agneaux. Le gril de saint Laurent lui est d’une fraîcheur agréable. » C’est à l’exemple de ces saints que la charité vient à Angélique, comme c’était le cas de Pauline dans La Joie de vivre : « François avait la pauvreté pour maîtresse, Julien l’Aumônier appelait les pauvres ses seigneurs, Gervais et Protais leur lavaient les pieds, Martin partageait avec eux son manteau. Et l’enfant, à l’exemple de Luce, voulait tout vendre pour tout donner. » De drôles d’idées sur le mariage aussi : « Tous glorifient la séparation des époux. Alexis, très riche, marié, instruit sa femme dans la chasteté, puis s’en va. On ne s’épouse que pour mourir. » Un beau jour, les Hubert proposent d’adopter Angélique. Discrètement, Hubert va à Paris pour se renseigner sur la mère, et finit par tomber sur Sidonie Rougon telle que la connaît le lecteur fidèle des Rougon-Macquart : « Hubert était à rôder autour de la boutique de Mme Sidonie. Il y entrevit une femme maigre, blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d’une robe noire élimée, tachée de toutes sortes de trafics louches. Jamais le ressouvenir de sa fille, née d’un hasard n’avait dû échauffer ce cœur de courtière. Discrètement, il se renseigna, apprit des choses qu’il ne répéta à personne, pas même à sa femme. Pourtant, il hésitait encore, il revint une dernière fois passer devant l’étroit magasin mystérieux. Ne devait-il point se faire connaître, obtenir un consentement ? C’était à lui, honnête homme, de juger s’il avait le droit de trancher ainsi le lien, pour toujours.
Brusquement, il tourna le dos, il rentra le soir à Beaumont.
Hubertine venait justement de savoir, chez M. Grandsire, que le procès-verbal, pour la tutelle officieuse, était signé. Et, lorsque Angélique se jeta dans les bras d’Hubert, il vit bien, à l’interrogation suppliante de ses yeux, qu’elle avait compris le vrai motif de son voyage. Alors, simplement, il lui dit :
– Mon enfant, ta mère est morte. »

Eh oui, on atteint les limites de l’humanisme de Zola, qui pourtant pourfend les curés. Une mauvaise mère est une mauvaise mère, point barre. N’est pas Hugo qui veut !
Angélique se révèle une brodeuse fort douée : « Elle avait le don du dessin, un vrai miracle qui, sans professeur, rien qu’avec ses études du soir, à la lampe, lui permettait souvent de corriger ses modèles, de s’en écarter, d’aller à sa fantaisie, créant de la pointe de son aiguille. »

Le prince charmant et la jolie brodeuse

Zola invente une balade en famille au château des Hautecœur, pour nous apprendre, de la bouche d’Hubertine aux chastes oreilles de sa fille adoptive, le peu qu’il faut : « Monseigneur a été capitaine à vingt et un ans, sous Charles X. À vingt-quatre ans, en 1830, il donna sa démission, et l’on prétend que, jusqu’à la quarantaine, il mena une vie dissipée, des voyages, des aventures, des duels. Puis, un soir, chez des amis, à la campagne, il rencontra la fille du comte de Valençay, Paule, très riche, miraculeusement belle, qui avait à peine dix-neuf ans, vingt-deux de moins que lui. Il l’aima à en être fou, et elle l’adora, on dut hâter le mariage. […] Pendant neuf mois, ils avaient vécu cachés au fond d’une vieille propriété de l’Anjou, refusant de voir personne, trouvant les heures trop courtes… Paule eut un fils et mourut. […] On raconte qu’il faillit en mourir […]. Une semaine plus tard, il entrait dans les ordres. Il y a vingt ans de cela, et il est évêque aujourd’hui… […] Pendant vingt ans, il a refusé de voir son fils, cet enfant qui avait coûté la vie à sa mère. […] Un jour qu’on lui envoyait un portrait du petit, il crut revoir sa chère morte. […] Et puis, l’âge, la prière, ont dû apaiser ce grand chagrin, car le bon curé Cornille me disait hier que Monseigneur venait enfin d’appeler son fils près de lui. [1] Angélique apprend également (et ironiquement !) de sa mère, que le fils de l’évêque est « Riche comme un roi, beau comme un dieu ». Enfin, voici la légende des Hautecœur, dont Zola a besoin pour sa fin : « Une peste affreuse ravageait la ville, la moitié des habitants avait déjà succombé, lorsque Jean V, celui qui a rebâti la forteresse, s’aperçut que Dieu lui envoyait le pouvoir de combattre le fléau. Alors, il se rendit nu-pieds chez les malades, s’agenouilla, les baisa sur la bouche ; et, dès que ses lèvres les avaient touchés, en disant : « Si Dieu veut, je veux », les malades étaient guéris. Voilà pourquoi ces mots sont restés la devise des Hautecœur, qui, tous, depuis ce temps, guérissent la peste… » Angélique s’écrie innocemment : « Oh ! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d’épouser un prince… Un prince que je n’aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au jour tombant, me prendre par la main et m’emmener dans un palais… Et ce que je voudrais, ce serait qu’il fût très beau, très riche, oh ! le plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté ! », et c’est si naïf que les pauvres Hubert ne se doutent pas que la peste est entrée dans son cœur ! Le petite gamberge, et Zola se livre à un jeu de bonneteau pour enfoncer de force ce roman dans son cycle : le pêché originel vaut pour l’hérédité, et la « grâce » pour le milieu, qui en l’occurrence lave le péché originel de l’hérédité : « Aussi, en chrétienne de la primitive Église, nourrie des lectures de la Légende, s’abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du péché originel à effacer ; elle n’avait aucune liberté, Dieu seul pouvait opérer son salut en lui envoyant la grâce ; et la grâce était de l’avoir amenée sous le toit des Hubert, à l’ombre de la cathédrale, vivre une vie de soumission, de pureté et de croyance. Elle l’entendait gronder au fond d’elle, le démon du mal héréditaire. Qui sait ce qu’elle serait devenue, dans le sol natal ? une mauvaise fille sans doute ; tandis qu’elle grandissait en santé nouvelle, à chaque saison, dans ce coin béni. N’était-ce pas la grâce, ce milieu fait des contes qu’elle savait par cœur, de la foi qu’elle y avait bue, de l’au-delà mystique où elle baignait, ce milieu de l’invisible où le miracle lui semblait naturel, de niveau avec son existence quotidienne ? Il l’armait pour le combat de la vie ; comme la grâce armait les martyrs. Et elle le créait elle-même, à son insu : il naissait de son imagination échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté ; il s’élargissait de tout ce qu’elle ignorait, s’évoquait de l’inconnu qui était en elle et dans les choses. Tout venait d’elle pour retourner à elle, l’homme créait Dieu pour sauver l’homme, il n’y avait que le rêve. » À force de rêver au prince charmant en contemplant le jardin de l’évêché sous la fenêtre de sa chambre, le rêve prend corps, et elle remarque une ombre qui se révèle être un homme semblable à celui de son rêve : « L’homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l’ombre immobile. […] À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans, blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d’une douceur hautaine. Et elle le reconnaissait parfaitement : jamais elle ne l’avait vu autre, c’était lui, c’était ainsi qu’elle l’attendait. » Au jour, elle reconnaît cet homme comme un ouvrier qui travaille à la restauration d’un vitrail : « un second ouvrier était sur l’échafaud, jeune celui-ci, également vêtu d’une blouse grise. […] C’était lui, grand, mince, blond, avec sa barbe fine et ses cheveux bouclés de jeune dieu, aussi blanc de peau qu’elle l’avait vu sous la blancheur de la lune. » C’est alors que notre Émile nous fait le coup du père Flaubert : « leurs regards se rencontrèrent » ! Incident providentiel, comme Angélique se charge dans le jardin de la tâche trimestrielle de la grande lessive, qui dure trois ou quatre jours, une « camisole » lui échappe, et Félicien court la rattraper, ce qui est bien sûr une métonymie du contenu de ladite camisole : « cette diablesse de camisole courait plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu’une poigne d’écume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excité, de l’air brave dont on se jette au péril de sa vie, il entra dans l’eau, il sauva la camisole, juste à l’instant où elle s’abîmait sous terre. » Alors nos tourtereaux font connaissance, échangent leurs prénoms. Il ment : « Je suis peintre verrier » ; elle se vante : « je brode des deux mains ». La lessive et le vent fournissent un prétexte à un flirt innocent : « Tous deux s’étaient précipités. Elle arrêta un col, sur le bord de la Chevrote. Lui, déjà, tenait deux guimpes, retrouvées au milieu de hautes orties. Les manchettes, une à une, furent reconquises. Mais, dans leurs courses à toutes jambes, trois fois elle venait de l’effleurer, des plis envolés de sa jupe ; et, chaque fois, il avait eu une secousse au cœur, la face subitement rouge. À son tour, il la frôla, en faisant un saut pour rattraper le dernier fichu, qui lui échappait. Elle était restée debout, immobile, étouffant. Un trouble noyait son rire, elle ne plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand garçon innocent et gauche. Qu’avait-elle donc, pour n’être plus gaie et pour défaillir ainsi, sous cette angoisse délicieuse ? On vit d’amour et de zyeutage : « À partir de cette journée, chaque fois qu’Angélique ouvrit sa fenêtre, elle aperçut Félicien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le prétexte du vitrail, il y vivait sans que le travail avançât le moins du monde. Pendant des heures, il s’oubliait derrière un buisson, allongé sur l’herbe, guettant entre les feuilles. Et cela était très doux, d’échanger un sourire, matin et soir. Elle, heureuse, n’en demandait pas davantage. La lessive ne devait revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-là, resterait close. Mais, à se voir quotidiennement, ce serait si vite passé, trois mois ! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin ? […] Il était venu. Elle l’avait reconnu, et ils s’aimaient. Alors, ils jouirent délicieusement de cette possession, à distance. »
Les amants se rencontrent comme par hasard, Félicien se comportant en faux ouvrier, et espionnant sa proie : « De ces hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles volant à la pointe des clochetons. Jamais elle n’avait eu l’idée de se cacher. Et, dès lors, elle se barricada, et un trouble la prenait, grandissant, à se sentir envahie, à être toujours deux. » Félicien fait concurrence aux charités d’Angélique : « Sans compter qu’elle devait subir ses éloges, chez tous les misérables : un jeune homme si bon, si doux, si bien élevé ! Ils ne parlaient plus que de lui, ils étalaient ses dons comme pour mépriser les siens. Malgré son serment de l’oublier, elle les questionnait sur son compte : qu’avait-il laissé, qu’avait-il dit ? et il était beau, n’est-ce pas ? et tendre, et timide ! Peut-être osait-il parler d’elle ? Ah ! bien sûr, il en parlait toujours ! Alors, elle l’exécrait décidément, car elle finissait par en avoir trop lourd sur le cœur. » Lors d’une de ces scènes, pour surpasser Félicien, Angélique donne ses chaussures à des pauvresses ; mais aussitôt elle « s’aperçut qu’elle avait les pieds nus et que Félicien les voyait. Une confusion l’envahit. » Elle fuit à travers le jardin de leurs amours angéliques ; « Sa colère, la haine qu’elle croyait avoir, s’en allait, se fondait en un sentiment d’angoisse délicieuse » (2e occurrence !), de sorte que : « Lui, enhardi, le cœur ouvert, rapproché du sien par la charité complice, répéta : « Je vous aime ». Et elle se remit à fuir, dans sa peur de l’amant. » La pauvre innocente s’interroge : « Les mots, murmurés si bas : “ Je vous aime ”, retentissaient d’un tel fracas à son oreille, qu’ils venaient pour sûr de quelque terrible puissance, cachée au fond de l’invisible. Mais elle ne savait pas, elle ne pouvait savoir, dans l’ignorance et la solitude où elle avait grandi. Avait-elle péché avec ce jeune homme ? »
Tout puceau qu’il soit, Félicien a une idée à la Casanova : faire réaliser à la brodeuse prodige une mitre de grand prix prétendument offerte par les dames patronnesses de Beaumont. Et il a dessiné lui-même le motif : « – Oh ! sainte Agnès ! C’était, en effet, la martyre de treize ans, la vierge nue et vêtue de ses cheveux, d’où ne sortaient que ses petits pieds et ses petites mains, telle qu’elle était sur son pilier, à une des portes de la cathédrale ». Cela requiert une technique ancienne dont Angélique a retrouvé le secret : « broderie en or nué », mais semble impossible à réaliser dans le temps imparti. Angélique fait semblant de ne relever le défi que pour la somme élevée qu’il propose. Félicien en est tout retourné : « Et il en était à se dire que, si elle ne l’aimait pas, si elle n’aimait que le gain, lui chaque jour l’aimait davantage, comme on aime l’amour à vingt ans, sans raison, au hasard du cœur, pour la joie et la douleur d’aimer. Un soir, il l’avait vue, et c’en était fait : maintenant, c’était celle-ci, et non une autre ; quelle qu’elle fût, mauvaise ou bonne, laide ou jolie, pauvre ou riche, il allait en mourir, s’il ne l’avait point. » Elle aussi « l’aimait, à en mourir. […] Son secret l’étouffait, et elle fit un grand serment, celui de redevenir de glace pour Félicien, de souffrir tout plutôt que de lui laisser voir sa tendresse. L’aimer, l’aimer sans le dire, c’était la punition, l’épreuve qui devait racheter la faute. Elle en souffrait délicieusement, elle songeait aux martyres de la Légende, il lui semblait qu’elle était leur sœur, à se flageller ainsi, et que sa gardienne Agnès la regardait avec des yeux tristes et doux. » C’est maintenant à la Roméo que Félicien poursuit sa cour, en grimpant au balcon de la donzelle pour y déposer des violettes, puis il s’enhardit à grimper en sa présence, pensant l’effrayer, mais Zola traite cela en conte charmant : « Cela lui parut naturel, lorsque Félicien arriva, enjambant la balustrade du balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se détachait. Il n’entra pas, il resta dans le cadre lumineux de la fenêtre. » Il lui explique comment il est tombé amoureux d’elle, une des mille occurrences justifiant le titre : « C’est un soir que je vous ai aperçue, ici, à cette fenêtre. Vous n’étiez qu’une blancheur vague, je distinguais à peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle que vous êtes. Mais j’avais très peur, j’ai rôdé, pendant des nuits, sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour… Et puis, vous me plaisiez dans ce mystère, mon bonheur était de rêver à vous, comme à une inconnue que je ne connaîtrais jamais… Plus tard, j’ai su qui vous étiez, on ne peut résister à ce besoin de savoir, de posséder son rêve. » Félicien veut avouer qui il est, mais elle le fait taire, et il faudra attendre la procession où la fameuse mitre est exhibée, pour qu’elle reconnaisse enfin qui est ce garçon qui ressemble tant à l’évêque : « – Oh ! Monseigneur, le fils de Monseigneur ! […] un vrai prince ! » Zola s’est d’ailleurs renseigné pour la vraisemblance de la cohabitation d’un évêque avec ses enfants.

Et le rêve devint réalité, puis la réalité devint rêve

Angélique n’hésite pas un instant, et le soir même, descend au Clos-Marie retrouver celui qu’elle sait l’attendre : « – Ah ! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie ! » Elle riait de le connaître enfin, elle le remerciait d’être jeune, beau, riche, plus encore qu’elle ne l’espérait. C’était une gaieté sonnante, le cri d’émerveillement et de gratitude devant ce cadeau d’amour que lui faisait son rêve. » Le garçon est dans un état équivalent : « Sa jeunesse bien portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la nuit calme. Il était la passion, la passion dont sa mère était morte, la passion qui l’avait jeté à ce premier amour, éclos du mystère. Toute sa fougue y aboutissait, sa beauté, sa loyauté, son ignorance et son désir gourmand de la vie. […] Il lui confessa le charme où elle le tenait avec sa voix seule, si touché, qu’il n’était plus, que son esclave, rien qu’à l’entendre ». Elle aussi rêve de soumission et de toutes ces âneries qu’engendre l’idée de mariage : « Ces choses n’avaient qu’un intérêt, venir de lui, l’occuper encore de lui, être comme une dépendance de sa personne. – Ah ! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai. » […] « Je n’ai plus qu’une raison d’être, celle de vous obéir. […] – Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous quitterons jamais plus. » En rentrant, Angélique ne se cache pas, et tombe sur Hubertine, à qui elle se confie ingénument, et qui se trouve bien embêtée de n’avoir jamais songé à l’éducation sexuelle de la donzelle : « Mais ses craintes tombèrent, devant cette virginité en fleur, ces yeux limpides, ces lèvres pures. » […] « Elle aurait voulu lui dire les dures leçons de la réalité, l’éclairer sur les cruautés, les abominations du monde, prise d’embarras, ne trouvant pas les mots nécessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait à s’accuser d’avoir fait le malheur de cette enfant, élevée ainsi en recluse, dans le mensonge continu du rêve ! » Informée du projet de riche mariage de l’évêque pour son fils, Angélique promet de ne rien tenter qui ressortisse au péché, et papa Zola nous serine son air du milieu qui sauve de l’hérédité Macquart : « C’était la grâce qui parlait, la victoire restait au milieu où elle avait grandi, à l’éducation qu’elle y avait reçue. » Cependant elle espère encore : « Angélique, simplement, attendait un miracle, quelque manifestation de l’invisible, qui la donnerait à Félicien. » L’évêque doit affronter la revendication de son fils. Il lâche un « Jamais ! », mais il est ébranlé : « Et il suffisait que ce fils de sa chair, cette chair de la femme adorée se dressât, avec le rire de ses yeux bleus, pour que son cœur battît à se rompre, en croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing, il sanglotait dans la pénitence inefficace, criant qu’on devrait interdire le sacerdoce à ceux qui ont goûté à la femme, qui ont gardé d’elle des liens de sang. » […] « Ce n’était plus de la rancune, c’était l’absolue volonté, le devoir rude de le soustraire au mal dont lui-même souffrait tant. Il tuerait la passion dans son fils, comme il voulait la tuer en lui ».

Angélique aux pieds de Monseigneur
Illustration de Pierre Georges Jeanniot pour l’édition originale.

Angélique, pas froid aux yeux, surprend l’évêque dans l’église au moment de sa prière : « Il lui apparaissait comme Dieu le Père, terrible, maître absolu de sa destinée. Mais elle avait le cœur courageux, elle parla tout de suite. » Elle est franche : « Oui, je sais que, n’étant rien, n’ayant rien, j’ai l’air de le vouloir pour son argent ; et, c’est vrai, c’est aussi pour son argent que je le veux… Je vous dis cela, puisqu’il faut que vous me connaissiez… Ah ! devenir riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe, lui devoir toutes les joies, être libres de notre amour, ne plus laisser de larmes, plus de misères, autour de nous ». Mais elle ne reçoit pour toute réponse qu’un nouveau « Jamais ! » Suit une période de doute, quand Angélique, qui respecte sa promesse de ne pas tenter de voir son prince, apprend quand même qu’il fréquente assidument la famille de sa promise : « – Il ne m’aime plus, il ne m’aime plus ! » Alors c’est à nouveau la bataille entre hérédité et milieu (leitmotiv poussif pour marteler le lien de ce roman avec le cycle auquel il ne tient qu’à un cheveu) : « Toujours, elle voulait courir à Félicien, le reconquérir en se jetant à son cou ; et, toujours, la bataille recommençait. Parfois, elle croyait avoir vaincu, il se faisait un grand silence en elle, il lui semblait se voir, comme elle aurait vu une étrangère, toute froide, agenouillée en fille obéissante, dans l’humilité du renoncement : ce n’était plus elle, c’était la fille sage qu’elle devenait, que le milieu et l’éducation avaient faite. Puis, un flot de sang montait, l’étourdissait ; sa belle santé, sa jeunesse ardente galopaient en cavales échappées ; et elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion, toute à l’inconnu violent de son origine. Pourquoi donc aurait-elle obéi ? Il n’y avait pas de devoir, il n’y avait que le libre désir. » Un passage vaut d’être cité pour le souvenir d’une pratique désuète : le rite du collier des enfants assistés : « le procès-verbal constatant la rupture du collier qu’elle avait gardé jusqu’à l’âge de six ans. Elle se souvenait de l’avoir exécré d’instinct, ce collier fait d’olives en os, enfilées sur une ganse de soie, et que fermait une médaille d’argent, portant la date de son entrée et son numéro. Elle le devinait un collier d’esclave, elle l’aurait rompu de ses petites mains, sans la terreur des conséquences. Puis, l’âge venant, elle s’était plainte qu’il l’étranglait. Pendant un an encore, on le lui avait laissé. Aussi quelle joie, lorsque le sous-inspecteur avait coupé la ganse, en présence du maire de la commune, remplaçant ce signe d’individualité par un signalement en forme, où étaient déjà ses yeux couleur de violette, ses fins cheveux d’or ! Et, pourtant, elle le sentait toujours à son cou, ce collier de bête domestique, qu’on marque pour la reconnaître : il lui restait dans la chair, elle étouffait. » Angélique relit cette page pour se ramener à l’humilité de sa condition. Elle se laisse mourir, et l’agonie est pliée en deux pages, comme si Zola se fatiguait de son roman, ou plutôt comme s’il voulait souligner l’aspect conte : « Puis, elle avait cessé de manger, à peine quelques gorgées de lait ; et elle cachait son pain, le jetait aux poules des voisines, pour ne pas inquiéter ses parents. » Une discussion entre les deux Hubert semble laisser percer un cri du cœur de Zola qui souffre à l’époque de la stérilité de son propre couple : « Non, je ne suis pas heureuse… Une femme qui n’a point d’enfant n’est pas heureuse. Aimer n’est rien, il faut que l’amour soit béni. Il était tombé sur une chaise, épuisé, les yeux gros de larmes. Jamais elle ne lui avait reproché ainsi la plaie vive de leur existence ; et elle, qui revenait si vite et le consolait, lorsqu’elle l’avait blessé d’une allusion involontaire, cette fois le regardait souffrir, toujours debout, sans un geste, sans un pas vers lui. »
Dernière visite nocturne de Roméo-Félicien par le balcon à sa Juliette mourante, qui apprenant qu’on leur a menti pour leur faire croire qu’ils ne s’aimaient plus, a un dernier moment de révolte Macquart : « Et ils m’avaient mis un tas d’idées, un tas de peurs dans la tête. Il y a le bien, il y a le mal, ce qu’on peut faire, ce qu’on ne peut pas faire, des choses compliquées, à vous rendre imbécile. Ils mentent toujours, ce n’est pas vrai : il n’y a que le bonheur de vivre, d’aimer celui qui vous aime. Vous êtes la fortune, la beauté, la jeunesse, mon cher seigneur, et je me donne à vous, à jamais, entièrement, et mon unique plaisir est en vous, et faites de moi ce qu’il vous plaira. Elle triomphait, dans une flambée de tous les feux héréditaires que l’on croyait morts. » Qui donc, « on » ?
Félicien se révolte contre son père. L’évêque finit par se soumettre à la volonté de Dieu présente dans la devise familiale, et procède lui-même à l’extrême-onction. On comparera bien sûr avec la scène identique de Madame Bovary, de Gustave Flaubert, sauf que Zola s’amuse à pointer le ridicule des formules du rite, appliquées à une vierge qui n’a jamais péché : « Et les péchés de la vue étaient réparés, les regards lascifs, les curiosités déshonnêtes, les vanités des spectacles, les mauvaises lectures, les larmes répandues pour des chagrins coupables. » (bel alexandrin en clausule). Ce qui étonne, c’est que l’évêque, qui a pourtant prononcé face à son fils la devise, ne paraît pas avoir prémédité son « baiser au lépreux », qui ne semble suscité que par l’émotion de l’instant, seul reste du motif que l’ébauche initiale avait prévu : « Il l’avait aimée, cette enfant, du jour où elle était venue sangloter à ses genoux. À cette heure, elle était pitoyable, avec cette pâleur du tombeau, d’une beauté si douloureuse, qu’il ne tournait plus les regards vers le lit, sans que son cœur, secrètement, fût noyé de chagrin. Il cessait de se contenir, deux grosses larmes gonflèrent ses paupières, coulèrent sur ses joues. Elle ne pouvait pas mourir ainsi, il était vaincu par son charme dans la mort. Et Monseigneur, se rappelant les miracles de sa race, ce pouvoir que le ciel leur avait donné de guérir, songea que Dieu sans doute attendait son consentement de père. Il invoqua sainte Agnès, devant laquelle tous les siens avaient fait leurs dévotions, et comme Jean V d’Hautecœur allant prier au chevet des pestiférés et les baiser, il pria, il baisa Angélique sur la bouche : « Si Dieu veut, je veux ». »
C’est le miracle annoncé : elle semble aussitôt guérie, et le mariage est conclu. Angélique remet son livret d’enfant assisté à son futur : « Elle était désormais en état d’humilité parfaite, elle voulait qu’il sût bien la bassesse d’où il la tirait, pour la hausser dans la gloire de son nom légendaire et de sa grande fortune. C’étaient ses parchemins, à elle, cette pièce administrative, cet écrou où il n’y avait qu’une date suivie d’un numéro. » Elle souhaite une dilapidation de la fortune de son mari dès le mariage : « La grêle des pièces d’or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes de fées, au-delà même des nécessités quotidiennes, pour la beauté et la joie, la gloire de l’or, tombant à la rue et luisant au grand soleil de la charité. » Le mariage a lieu, et Cendrillon meurt dans l’apothéose du baiser avec le prince : « La vision, venue de l’invisible, retournait à l’invisible. Ce n’était qu’une apparence, qui s’effaçait, après avoir créé une illusion. Tout n’est que rêve. Et, au sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit souffle d’un baiser. »
Bon, si on passait au Zola suivant ?


- Lire un article d’Éléonore Reverzy : « L’écriture du Moyen Âge dans Le Rêve de Zola ». Un article de Chantal Pierre-Gnassounou, « Naturalisation du prince charmant : le personnage de Félicien dans Le Rêve ». Un article sur les dessins de Zola dans le dossier du roman.
- Au sein d’un article de Tone Smolej « Pas de roman avant le mariage, tous les romans après le mariage. La bibliothèque des Rougon-Macquart », lire le passage consacré aux lectures d’Angélique.
- Sur le site de Gallica, un dossier phénoménal est consacré au Rêve (ébauches, illustrations, caricatures, réception, etc.)

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le Rêve sur Wikisource


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[1Dans un tout autre cadre, c’est le thème du film de Satyajit Ray Le Monde d’Apu.